Les espaces ruraux: multifonctionnalité ou fragmentation?

Introduction de Monsieur Pradeau

 Définir un espace rural n'est pas chose facile : pendant longtemps, ces espaces ont été « ceux de la campagne », ce qui n'est pas d'une précision extrême. En parallèle, certains géographes parlent de « ce qui n'est pas la ville », mais là encore, cela correspond à une définition « en creux » qui décrit ce qui n'est pas pour trouver ce qui est.

 

- Aujourd'hui, l'appréciation des espaces ruraux s'est affinée et on peut caractériser un espace de « rural » quand il réunit trois critères essentiels :

  • une faible densité.
  • un paysage où la végétation est prédominante (ex. champs, forêts, friches etc).
  • des activités agricoles importantes, pas forcément en termes d'emploi, mais surtout dans les surfaces occupées (ex. nombreux champs, hangars agricoles etc).

 

- A première vue, les espaces ruraux semblent marqués par l'agriculture, notamment l'agriculture intensive que nous connaissons dans les pays développés, fortement mécanisée et employant peu d'agriculteurs pour de grandes exploitations. En réalité, ces espaces sont bien plus diversifiés et en pleine évolution, ce qui peut renvoyer à deux processus distincts :

  • la multifonctionnalité (la coexistence de plusieurs fonctions dans un même espace : agriculture, industrie, tourisme, protection de l'environnement etc).
  • la fragmentation (la division et la spécialisation de chaque territoire rural en fonction de sa population, de ses activités ou de ses paysages → pour simplifier c'est l'inverse de la multifonctionnalité car les différentes activités ne peuvent cohabiter entre elles).

I- Les espaces ruraux indiens, des territoires en pleine mutation (cours de Monsieur Pradeau)

Problématique : quelles sont les mutations des espaces ruraux indiens et comment sont-elles acceptées par la population ?

 

A) L'importance de l'agriculture de plus en plus contestée

 

1- L'agriculture indienne est diversifiée car elle oppose deux modèles agricoles au sein d'un même pays, mais elle conserve un poids économique et sociétal déterminant. En effet, d'un côté elle permet à l'Inde d'être une véritable puissance agricole grâce aux hauts rendements de l'agriculture intensive. Elle constitue en parallèle la source de revenus de plusieurs centaines de millions de familles, notamment dans le centre du pays, là où elle est extensive et vivrière, donc là où les besoins en main-d’œuvre sont importants faute de mécanisation.

 

2- Cependant, l'agriculture extensive n'est plus assez rentable pour la population et l'Inde est confrontée à un exode rural massif, ce qui témoigne de la faible attractivité des campagnes pour la population. Selon les prévisions, ce phénomène devrait faire de l'Inde un pays majoritairement urbain vers 2045. Or, cet exode rural entraîne un étalement urbain très rapide qui grignote les terres agricoles et nuit à l'agriculture (ex. des villes comme Bangalore ont doublé leur surface en dix ans en raison de l'afflux continu de nouveaux habitants → voir le doc. 1 p. 172) et entraîne l'augmentation des problèmes urbains (ex. manque de logement etc) auxquels les villes ont du mal à faire face.

- Pour résoudre ce défi et limiter la dépendance de la population à l'agriculture, les autorités ont décidé de limiter l'exode rural en développant les campagnes (ex. l'analphabétisme est toujours deux fois plus fréquent dans la population rurale que dans la population urbaine → voir doc. 3 p. 172).

 

 La volonté du gouvernement est donc de faire de ces territoires des espaces multifonctionnels en favorisant de nouvelles activités non agricoles, notamment l'industrialisation. Cependant, l'émergence de nouvelles activités se heurte à de nombreuses contraintes (ex. raccorder les territoires ruraux au réseau électrique, aux axes de transport etc) qui nécessitent de lourds investissements, ce qui ralentit les mutations des espaces ruraux indiens.

 

 

B) Les limites et les oppositions à ces évolutions

 

1- Les territoires ruraux indiens sont soumis à de nombreuses évolutions qui sont portées par des acteurs différents. Ces évolutions contribuent toutes à diversifier les usages de ces espaces et à affirmer leur multifonctionnalité. Les espaces ruraux sont d'abord marqués par l'étalement urbain qui peut à la fois être provoqué par des acteurs publics (ex. l’État, les autorités locales etc) et des acteurs privés, mais aussi l'industrialisation très souvent mise en place par des entreprises privées, ou encore la protection de l'environnement favorisée par les ONG environnementales. L'implantation de ces nouvelles activités est souvent guidée par de bonnes intentions (ex. l'étalement urbain répond au besoin de logement des habitants des villes, la protection de l'environnement vise à sauvegarder des espèces menacées etc), mais elle peut susciter le mécontentement des populations rurales.

 

2- Les oppositions entre différents acteurs pour le contrôle et l'utilisation d'un espace ou d'une ressource sont appelées des conflits d'usage. Ces conflits d'usages apparaissent de deux manières, soit en cas de manque d'une ressource (ex. dans le doc. 6 p. 174, les agriculteurs s'opposent aux autres acteurs pour l'utilisation et la répartition des ressources en eau), soit en cas de remplacement et de disparition d'une activité (ex. dans le doc. 7 p. 174, les agriculteurs manifestent contre l'étalement urbain qui menace de les exproprier).

 

La multifonctionnalité des espaces ruraux n'est donc possible qu'avec une entente entre les différentes activités qui s'y trouvent afin de limiter les conflits d'usages. Sans cette régulation, les espaces ruraux demeureront fragmentés, c'est-à-dire avec une seule activité par type d'espace.

 

II- Des espaces ruraux très diversifiés dans le monde

 

Comment les espaces ruraux se recomposent-ils dans un monde de plus en plus urbain?

 

A- Des espaces ruraux inégalement peuplés et attractifs:

 

1- Des espaces ruraux très peuplés:

Dans certains pays, les espaces ruraux rassemblent encore la majorité de la population, avec des densités importantes. C'est le cas en Inde, malgré une décrue.C'est le cas en Afrique sub-saharienne où les projections, d'ici 2030, voire 2050, ne prévoient pas de diminution.

Par contre, les pays qui se sont industrialisés à marche forcée comme la Chine connaissent un exode rural qui grossit les populations des villes côtières.

Sur ce graphique, on voit l'effet de la transition démographique encore en cours dans certaines régions du monde (Afrique, Inde) alors qu'elle est déjà achevée dans les pays industrialisés. On voit aussi les effets de la transition urbaine qui commence à peine  en Afrique subsaharienne (où le taux d'urbanisation dépassera les 50% aux alentours de 2040) et qui est déjà terminée en Amérique du Nord (plus de 80% de la population y vit en ville).

 

2- Des espaces ruraux peu peuplés:

Dans les pays développés, par contre, les espaces ruraux rassemblent une minorité de la population, entre 10 et 20% selon les cas, car le taux d'urbanisation (le nombre de personnes qui vit en ville) y est très important, au point que certains terroirs ont été littéralement abandonnés par les agriculteurs (ce qu'on appelle la déprise rurale).

 

Actuellement, pour des raisons diverses, ces espaces retrouvent cependant un regain d'activité:

  • Désir d'un retour à la terre par des néo ruraux.
  • Extension du bâti avec la construction de lotissements, de zones d'activités sur des terrains classés désormais comme constructibles.
  • Création d’infrastructures de transports (autoroutes et stations d'autoroutes, gares et voies TGV, aéroports).

3- Des contrastes socio-économiques:

  • Entre pays:

- Dans les pays en voie de développement, la population des espaces ruraux est majoritairement pauvre ou très pauvre, en particulier dans ceux des pays qu'on appelle les "pays les moins avancés" (PMA) où se pratique une agriculture vivrière. Celle-ci permet plus ou moins aux familles de subsister , selon les aléas climatiques (inondations, sécheresses), et/ou selon la présence de guerres civiles (à l'intérieur d'un même pays) ou inter étatiques (entre deux États),

- Dans les pays où les campagnes attirent les gens des villes, ceux-ci deviennent souvent majoritaires, ce qui a un impact sur la gestion des collectivités locales. Par exemple, à Évette-Salbert, il n'y a presque plus d'agriculteurs, alors qu'ils étaient majoritaires dans les années 1950-1960. Au conseil municipal, les représentants élus représentent la majorité de cette population et prennent des décisions conformes à ses intérêts.

Le niveau de vie de ces populations est souvent plus élevé que celui des populations d'origine. On appelle cela la "gentrification" ( ce qui vient d'un mot anglais, la "gentry" qui désignait une catégorie sociale britannique composée de propriétaires terriens de la petite noblesse).

  • À l'échelle des régions (qu'on devrait appeler "grande échelle"), les campagnes qui entourent les villes sont plus dynamiques: L'espace urbain est un marché de consommateurs ce qui stimule certaines activités agricoles, telles que le maraîchage (cultures de fruits et légumes) ou l'élevage "en batterie" (c'est à dire un élevage intensif dans des bâtiments, qui concerne les poules , les porcs ou les bovins...) Elles profitent aussi de la délocalisation vers les campagnes  de certaines activités plus spécifiquement urbaines        ( par exemple la  ZAC d'Andelnans où on trouve divers commerces, ou celle de la Jonxion, avec des activités liées à l'immobilier, comme le syndic Nexity,etc...). Enfin, des activités récréatives s'installent à la campagne, comme des parcs d'attraction ( exemple: Europapark,  qui a profité de vastes  espaces ruraux près du village de Rust), ou de plus modestes espaces d'accrobranches. Ces zones qui attirent le plus ne sont pas essentiellement agricoles.                                            
  • À l'arrière de ces zones périurbaines, on trouve parfois ce qu'on appelle des "déserts ruraux" caractérisés par un déficit en services publics et en commerces.

 

B- Des espaces agricoles contrastés:

 

L'espace agricole n'est pas l'espace rural. L'espace agricole est la portion de l'espace rural où on pratique l'agriculture.

 

1- les différents types d'agriculture:

On ne pratique pas partout le même type d'agriculture.

L'agriculture vivrière: C'est elle qui fait vivre - parfois difficilement, selon le contexte       ( climat, conflits) des cellules familiales qui gardent des techniques traditionnelles et pratiquent la polyculture (c'est à dire qu'on cultive tous les fruits et les légumes qui peuvent pousser là où on vit.

L'agriculture productiviste:Ce sont ses produits qu'on exporte et qu'on importe partout dans le monde, surtout par voie maritime entre les différents continents (porte -conteneurs), beaucoup moins par voie aérienne. A l'intérieur d'un même continent, ce sera surtout par la route (camions), moins par le train. Cette agriculture, dont le but est de produire de gros volumes , utilise les ressources de la chimie (engrais, pesticides, insecticide, fongicides) et de la recherche biologique (OGM = Organismes génétiquement modifiés). Elle est très mécanisée. Son but est double: nourrir une humanité en expansion numérique et permettre aux acteurs de la filière de réaliser des bénéfices. Les acteurs  qui en profitent le plus sont les Firmes Transnationales qui possèdent des plantations, les importateurs-exportateurs, les fabricants d'intrants agricoles (c'est à dire tous les produits déjà cités plus haut), les semenciers (qui vendent les semences), les différents intermédiaires commerciaux. Les agriculteurs eux-mêmes ne réalisent pas toujours les bénéfices qu'ils escomptaient: Si la quantité d'un produit en vente est très massive, son prix diminue.

Elle est peu apte à préserver l'environnement: Le poids des machines tasse les sols, les pesticides, les fongicides  et les insecticides tuent indifféremment tous les organismes dont un bon nombre  sont utiles et leur épandage peut intoxiquer les agriculteurs et les riverains. Pour la mener, il faut de vastes surfaces, planes et sans obstacles. On a donc arraché des haies (en France), on déboise (en Amazonie et dans tous les continents où subsistent des forêts d'origine- dites forêts primaires-) ce qui contribue à l'érosion des sols. Les semenciers ont fait adopter une loi selon laquelle il est interdit de commercialiser toute semence qui n'aurait pas été brevetée, ce qui fait disparaître des plantes "indigènes", adaptées spécifiquement à certains milieux. Enfin les OGM, brevetés par des firmes chimiques, telle l'américaine Monsanto, rachetée ensuite par l'allemande BAYER, ont surtout pour objectif de générer des profits pour les firmes en question qui vendent  des plantes OGM capables de résister à leurs pesticides qu'elles vendent conjointement aux agriculteurs.  Ainsi Monsanto  vend des semences de soja "round up ready" qui résistent à son herbicide phare: le round up.

Cette agriculture qui nourrit une grande part de la population mondiale est critiquée car elle détruit la fertilité naturelle des sols, elle exige , soit de défricher des terres nouvelles, soit de déverser de plus en plus d'intrants chimiques, coûteux pour les paysans.

Ce qu'on appelle "l'agriculture raisonnée" fait malgré tout partie de l'agriculture productiviste: Les agriculteurs s'efforcent d'utiliser moins d'intrants chimiques, mais ils en utilisent quand même.

L'agriculture biologique: Ceux qui la pratiquent s'efforcent  de nuire le moins possible à la biodiversité, en particulier celle des sols. Cette agriculture devient de plus en plus une solution pour des agriculteurs qui peuvent vendre  leurs produits plus cher et vivre mieux au lieu d'être poussés à produire toujours plus à cause de la faiblesse des cours des produits agricoles dans le cadre de l'agriculture productiviste. Or, toute surproduction fait s'effondrer les prix des produits et la seule solution ensuite consiste à détruire les surplus. Entretemps, on aura acheté des intrants pour produire plus. L'agriculture biologique évite les intrants chimiques et utilise de plus en plus des techniques qui permettent aux sols de se reconstituer: En évitant les labours profonds, par exemple ou en laissant de façon permanente une couverture végétale pour éviter l'érosion par les vents ou le ruissellement.

 

2- Des agricultures aux finalités et aux effets différents:

 

2.1: L'agriculture productiviste

Elle cherche sans cesse de nouveaux débouchés pour écouler ses productions et s'ajuste aux demandes des consommateurs.

  • Désormais, on ajoute systématiquement des biocarburants à l'essence des voitures (12% dans le "sans plomb 95, par exemple) et la culture des plantes destinées à cette production détourne de vastes surfaces agricoles de leur finalité alimentaire.
  • Elle répond aux besoins de l'industrie: On fabrique également quantité de produits à base d'huile de palme, pour la production de laquelle on déboise des milliers d'hectares chaque année dans les forêts primaires d'Indonésie, de Sumatra, de Bornéo qui se rétrécissent comme une peau de chagrin*. On fabrique des quantités de produits à base d'huile de palme: Des produits alimentaires (nutella, biscuits, margarines) et des produits non-alimentaires (gels douche, shampooings...).
  • Dans les pays qui s'enrichissent les habitudes alimentaires se transforment: Sauf peut-être en Inde, dont les habitants sont majoritairement végétariens, la consommation de viande augmente. Cela a un impact sur l'environnement: Au Brésil, on déboise  l'Amazonie pour y faire de l'élevage bovin extensif, mais aussi pour y faire pousser du soja OGM destiné à nourrir les animaux des élevages intensifs dans les pays développés. Sur les cartes du Brésil, cette avancée des cultures est symbolisée par des flèches qui sont désignées comme des "fronts pionniers".

* "Peau de chagrin": expression tirée du titre d'un roman de Balzac.

Pour votre culture, vous pouvez lire un résumé de ce roman ci-dessous.

Raphaël de Valentin est un jeune marquis malchanceux, ruiné et solitaire, au bord du suicide. Il doit sa survie à un antiquaire, chez qui il trouve par hasard un talisman, une "peau de chagrin», c’est à dire un parchemin en  peau d’onagre (âne sauvage) censé exaucer le moindre de ses désirs. Mais à chaque vœu prononcé, la peau de chagrin rétrécit et plus elle rétrécit, plus la vie de Raphaël est écourtée. Il en profite pour se procurer la richesse et l’amour. Mais la peau rétrécit au moindre de ses souhaits, même s’il se coupe de la société pour éviter d’être tenté : Elle emporte avec elle des fragments de sa jeunesse. Vieilli, terrifié, il finit par mourir. C’est l’accomplissement de l’ étrange et inquiétante prophétie contre laquelle l’antiquaire l’avait mis en garde.

2.2: L'agriculture qui participe à l'entretien des paysages

Elle ne peut pas être productiviste.

Elle est principalement vivrière ou biologique.

La prédominance du végétal dans les campagnes pourrait faire supposer que  les environnements ruraux sont plus naturels que les espaces urbains. Ils sont pourtant fortement anthropisés, c'est à dire façonnés par des générations de paysans qui pratiquaient une agriculture vivrière, dans le cadre de sociétés majoritairement rurales. Ces dernières années, les environnements ruraux ont été dégradés par les logiques d'exploitation productiviste (arrachage des haies, par exemple, abandon des terres impropres à une exploitation mécanisée, ou dégradation des ressources par des cultures commerciales trop gourmandes en eau, comme le maïs).

Le changement climatique  joue aussi un rôle à l'échelle globale, provoquant des incendies majeurs dans diverses régions du monde: États-Unis, Russie, Australie, Europe...

De quelle façon les pratiques agricoles peuvent-elles participer à l’entretien des paysages?

On peut donner l'exemple de l'élevage de moutons ou de chèvres dans les zones méridionales où le débroussaillage  est vital pour éviter la propagation des incendies.

Ou  l'entretien des terrasses dans les régions de cultures en terrasses, pour éviter les éboulements et les glissements de terrain (gorges du Verdon). Les cultures en terrasses  sont  liées à des méthodes ancestrales qui pérennisent des paysages créés par l'homme. C'est le cas aux Philippines, en particulier à Banaue ou à Batad où les terrasses rizicoles sont un héritage culturel inscrit à l'Unesco. Philippines).

 

Rizières en terrasses aux Philippines. Au premier plan de la première photo, on voit le riz récolté.

Parmi les paysages classés comme patrimoine de l'humanité à l'UNESCO, votre livre cite aussi nommément la vallée Vinales à Cuba.

 

 

C- Des espaces en recomposition:

 

  • De plus en plus d'espaces ruraux misent sur le tourisme pour maintenir la population locale et augmenter les revenus de leurs habitants.

L'UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture. En anglais "United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization") joue un rôle facilitateur en classant un certain nombre de paysages naturels au patrimoine de l'humanité.

Mais les habitants des espaces ruraux peuvent très bien faire valoir les atouts de leur habitat sans attendre sur une reconnaissance internationale officielle.

 

  • Même s'ils ont moins d'infrastructures (adduction et traitement de l'eau, tout à l’égout, électricité, couverture numérique, réseau routier...) que les espaces urbains, ils commencent à être mieux équipés.

Dans les pays développés, l’accès à l'électricité et  à l'assainissement est déjà généralisé, même si l'accès à une couverture numérique y est encore incertain ("zones blanches" en Haute Saône, par exemple).

Dans les pays en développement, le téléphone portable est un enjeu de développement: Il ne permet pas seulement d'appeler ou d'envoyer des messages: De nombreux fermiers kényans ont pris l'habitude de consulter les prix du marché sur leur mobile grâce à des  solutions basées sur la technologie SMS avant de procéder à une transaction avec  un intermédiaire. Mais le problème, c'est que pour "couvrir" toute l'Afrique où tous n'ont déjà pas accès à l'électricité ni à l'eau, il faudrait des investissements  considérables...D'autant plus que la population  africaine n'a pas terminé sa transition démographique: Encore en forte augmentation malgré les différentes épidémies -voire pandémies- qui la frappent, elle passera d'un peu plus d'un milliard d'habitants aujourd'hui à 2,5 milliards en 2050.

  • De plus en plus de voies de communications relient les campagnes périurbaines à la ville. Par exemple, chez nous, avec  les travaux d'aménagement de l'autoroute entre Belfort et Trévenans.  En Inde, ces infrastructures permettent à 70% des habitants qui vivent dans les campagnes du nord de Mumbai de se rendre en ville  quotidiennement pour y travailler (c'est l'exemple donné par votre livre). Ces aménagements rompent la continuité des espaces ruraux (énormes tranchées puis axes à parfois 6 voies qui coupent les espaces ruraux, empêchent la faune de circuler librement - ce qui à terme menace la biodiversité-, contribuent à l'artificialisation des terres qu'on bétonne, génèrent une pollution sonore...et ont, au départ, nécessité l'expropriation des cultivateurs.

 

 

Les territoires ruraux se divisent donc, en fonction des populations, des activités ou des paysages qui les caractérisent. On dit qu'ils se "fragmentent".

III- Une affirmation des fonctions non agricoles dans l'espace rural

 

A- Assiste-t-on à une renaissance des espaces ruraux au Canada ?

 

Les espaces ruraux canadiens sont touchés, comme tous les espaces ruraux des pays développés, par la déprise et l’exode rural,mais ils enregistrent aussi localement des formes de regain d’activité. C’est ce que montre le corpus documentaire, ciblé sur le Québec. Ainsi, le doc. 1 cartographie les espaces gagnants de la périphérie de Montréal, dynamisée par la métropolisation.

1- La multifonctionnalité des campagnes québécoises:

 

On voit que les campagnes les plus proches de la ville de Montréal bénéficient de son rayonnement au niveau démographique (installation de nouveaux ménages) et économique: C'est la zone périurbaine caractérisée par  une croissance démographique forte et une agriculture dynamique (activités de maraichages et d'élevage destinées à satisfaire le marché urbain. Cette zone est incluse  dans un espace plus vaste (indiqué sur la carte par un trait en pointillés verts) où plus de 10% des exploitations agricoles ont des gites touristiques et/ou pratiquent la vente directe à la ferme -ce qui permet aux agriculteurs de tirer un meilleur prix de leurs productions.La présence de parcs naturels stimule l'activité touristique locale.

La diversification de l’agriculture est une conséquence du rôle joué par les populations citadines sur les espaces ruraux proches des villes (circuits courts, vente à la ferme, travail à temps partiel). Elle s’accompagne de l’apparition de nouvelles fonctions non agricoles, le plus souvent exercées par les agriculteurs eux-mêmes (tourisme rural). 

Dans la mesure où les campagnes les plus éloignées ne bénéficient pas de la stimulation que représente la multifonctionnalité,  elles ne parviennent pas à se dynamiser et connaissent exode rural, déprise agricole et vieillissement.

 

2- Comment redynamiser des campagnes plus éloignées:

 

Des campagnes de promotion des territoires ruraux encouragent les Québécois à s'installer à la campagne (doc. 3 concernant la Jamésie).

Les populations urbaines, les collectivités territoriales (comme la Jamésie) et les agriculteurs eux-mêmes encouragent les mutations des campagnes canadiennes. A noter qu'on ne parle pas de "campagne", mais de "région". Les arguments promotionnels sont "plus de temps", "plus d'espace", ce qui évoque un style de vie opposé au modèle citadin.  "Des emplois stimulants" renvoie plus aux posibilités des campagnes périurbaines qu'à ce qui peut se passer dans les campagnes plus éloignées, marquées par l'exode de la jeunesse rurale.Or la Jamésie est éloignée de Montréal. Cet appel aux jeunes découle peut-être d'une volontéde repeupler durablement les campagnes éloignées.

 

3- Les mutations socio-économiques dans les zones rurales autour de Québec:


Les statistiques qui émanent du ministère des Finances de l’Ontario,indiquent que «certaines divisions de recensement du Nord de l’Ontario ne reçoivent qu’une faible part de la migration internationale et connaissent une émigration nette, principalement chez les jeunes adultes, ce qui réduit la croissance démographique actuelle et future. On prévoit que toutes les régions continueront à évoluer vers une structure plus âgée ».

Malgré tout, il existe bel et bien un mouvement de retour vers la campagne. Les jeunes ménages qui y contribuent constituent une génération fortement influencée par les valeurs écologiques. Migrer en campagne peut être une façon de contribuer à une démarche environnementale et aussi de trouver une issue au stress qui est vécu en ville.

Beaucoup de jeunes couples choisissent d’adopter un style de vie à l’écart de la ville, si bien que certains sociologues y voient une nouvelle tendance sociale, qui va à l’encontre des données statistiques.

Si des activités se développent actuellement dans l'espace rural (circuits courts, ventes à la ferme, écotourisme), c'est du fait de l’arrivée de néo-ruraux aux comportements sociologiques différents de ceux de la population locale.

La révolution numérique permet plus que jamais aux jeunes professionnels de travailler de la maison, en ville comme à la campagne.On a pu observer récemment en France aussi l'explosion du télétravail.

 

 

1- Effets sur le territoire:

Cette tendance ne suffit pas à enrayer l’évolution de la part de la population rurale (doc. 2)

 

Sur ce graphique, on voit que la population rurale s'est accrue entre 1950 et 2020, passant de 5 à 7 millions d'habitants.

Dans le même laps de temps, la population urbaine est passée de 8 à 30 millions d'habitants.

Les projections pour 2050 indiquent une diminution de l'ordre de 2 millions d'habitants, ce qui serait lié au vieillissement des populations rurales.

Cette évolution recompose les paysages (doc. 4).

Sur la photographie,  qui montre l'étalement résidentiel en périphérie de Montréal, on voit l'indication "gated community". Il s'agit de résidences dans lesquelles les entrées sont surveillées pour préserver la tranquillité de leurs résidents fortunés.  On la reconnaît à sa forme géométrique.

Logiquement, cette nouvelle population s'adonne à des loisirs qui traditionnellement constituent un "marqueur social". On voit l'indication "parcours de golf" proche de la gated community. Ceci dit, il semble que le golf se démocratise un peu, mais le coût de l’équipement n'est pas anodin.

Elle renforce la fragmentation et conduit parfois aux conflits d’usage (doc. 5).

 

De nouvelles catégories sociales, plus fortunées, se sont approprié des terrains ou des habitations à rénover, aussi bien dans les campagnes périurbaines que dans des zones plus éloignées, voire enclavées (= mal reliées).

Cela a pour effet de faire grimper le coût de l'immobilier, empêchant des jeunes issus de ces campagnes de s'installer sur place.

Ces nouvelles populations ne se mêlent pas forcément à la population d'origine, ont l'habitude d'un mode de vie en partie calqué sur le modèle des États-Unis, avec une surconsommation d'eau, pas seulement pour entretenir le green des golfs. Cela peut gêner les agriculteurs qui pratiquent la monoculture  du maïs, (indiquée dans le document 2) une plante gourmande en eau.

Ces nouveaux arrivants ont également acquis des parcelles de forêts pour y construire la maison de leurs rêves, ce qui désorganise l'économie locale, basée sur l'exploitation des ressources de la forêt en zone forestière, sans oublier que nombre de maisons canadiennes sont construites en bois, ce qui contribue au déboisement.

La présence de nouvelles catégories de populations (y compris les touristes) crée des conflits d'usage avec les habitants anciennement installés.

 

Conclusion:

La multifonctionnalité dynamise les campagnes canadiennes. L'arrivée de nouveaux ménages, plus jeunes et désireux d'un style de vie plus sain que dans les villes suffira-t-elle à relancer la dynamique démographique? On peut en douter au vu des statistiques...qui ne sont cependant que des projections: Elles partent du principe que la population des campagnes vieillira plus vite que celle des villes et diminuera naturellement. Mais elles ne tiennent pas forcément compte des motivations écologistes d'une part grandissante des jeunes couples canadiens, ni du développement du télétravail.

Ce qui pose surtout problème, c'est la cohabitation entre des catégories de populations aisées par contraste avec la population d'origine: Leur mode de vie est différent et les conflits d'usage que leur présence entraîne (usage de l'eau entre autres)  peuvent avoir un impact négatif sur certaines activités agricoles (monoculture du maïs, en particulier). C'est surtout dans la zone périurbaine qu'on assiste à une artificialisation des espaces ruraux, préjudiciable aux agriculteurs qui disposent de moins d'espace pour satisfaire un marché grandissant, ce qui entraîne l'intensification des pratique agricoles (élevage en batterie fréquent). Mais les préoccupations environnementales de nombreux jeunes couples qui s'installent actuellement à la campagne stimulent également l'agriculture biologique.

De nouvelles pratiques se mettent en place: Circuits courts, hébergement touristique dont le tourisme à la ferme.

Les campagnes les plus éloignées de la ville sont toutefois moins stimulées.

 

 

B- Affirmation des fonctions non agricoles et conflits d'usage:

 

« Comment les fonctions non agricoles participent-elles au développement des espaces ruraux ? »

 

1- Des espaces de plus en plus résidentiels:

 

 

 

 

Les régions où plus de 85 % de la population ne travaille pas dans l’agriculture sont nombreuses, particulièrement dans les pays développés.

 

 

Ce recul est lié à une artificialisation des territoires sous l'effet de l'étalement urbain, comme le montrent les deux documents suivants.

 

 

 

Les terres artificialisées sont des sols bâtis, donc viabilisés, c'est à dire équipés au préalable de  raccordements à l'eau et à l'électricité, et des sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins, pistes d'aéroports...)

Certains espaces verts peuvent être considérés comme artificiels (les espaces des Center parcs, par exemple) ou tout espace vert aménagé, comme les "jardins à la française" du parc de Versailles.

Cette photographie aérienne a été prise à proximité de Disneyland-Paris, à Magny les Forges.

L'espace rural, composé de champs (de céréales, apparemment) et de bois est encore visible dans le coin supérieur gauche; Il a été complètement grignoté par des lotissements qui s'organisent chacun avec une forme relativement concentrique, de part et d'autre une rue principale. Des plans d'eau artificiels ont été aménagés et ponctuent cet espace urbanisé de manière symétrique.

En général c'est en suivant ls axes de communications principaux que l'espace urbain a grignoté la campagne: les terrains y étaient moins chers qu'en ville, les nouveaux habitants anticipaient de meilleures conditions de vie pour leurs familles. Selon les cas, des zones d'activités avec des supermarchés  se sont établies à proximité, tirant également parti du moindre coût de l'espace foncier.

Mais tous ces nouveaux lotissements ne sont pas également équipés: Les services de base  (transports, commerces, santé) ne sont pas toujours présents.

 

Dans ce courrier des lecteurs du journal Ouest-France,paru en décembre 2018, alors que la crise des "gilets jaunes" battait son plein, on voit quels peuvent être les inconvénients de la vie dans un lotissement de la zone périurbaine.

Cette évolution qui a commencé dès les années 1960-1970 dans les pays d'Europe, n'a débuté qu'à partir des années 2000 dans les pays émergents.

 

2- Des espaces ouverts à de nouvelles activités:

 

2-1: Essor de l'agrotourisme:

Le recul des activités agricoles s'accompagne de l'essor d'autres activités, telle le tourisme qui se base sur la valorisation de produits agricoles, comme le vin en France, de paysages exceptionnels comme les gorges du Verdon (toujours en France) ou de monuments emblématiques (comme les châteaux de la Loire). Cette évolution est également présente dans les pays en développement, même si l'activité agricole y représente la plus grande part de l'emploi. Votre manuel évoque des activités centrées autour du tabac à Cuba, mais actuellement, comme le président des États-Unis, Donald Trump, a imposé à nouveau un embargo contre Cuba (interdiction de commercer ou d'investir dans l'île), les activités touristiques en pâtissent.

C'est dans les zones rurales que sont créés des parcs naturels, car leur population n'est pas très nombreuse.

 

En France, on distingue deux principaux types d'espaces naturels:

  • Les parcs nationaux, créés pour préserver l'environnement: Chasse, cueillette et pêche y sont limitées. La construction et la circulation (sauf pédestre) y sont fortement limitées.
  • Les parcs régionaux où on s'efforce d'allier une logique de préservation d'un territoire au patrimoine naturel et culturel particulier avec une logique de dynamisation de l'économie locale (en particulier par le tourisme , le renforcement  ou la renaissances d'activités traditionnelles comme la fabrication de fromages dans les zones de montagne, ou de produits liés aux ressources de la région - forêt élevage, culture de différentes plantes...

En Afrique, ces espaces prennent la forme de réserves où subsistent des espèces animales et végétales protégées, mais où l'activité touristique est possible sous forme de safaris-photos.

 

2-2 : Une industrie en renouveau:

 

Des industries en lien avec les ressources locales sont toujours présentes, telles les industries agroalimentaires. Celles-ci sont souvent installées au plus près des zones de production.

D'autres ressources locales peuvent être exploitées: le bois (industries de jouets en bois dans le Jura), les produits minéraux (carrières, minerais comme l'or en Guyane ou la bauxite -dont on tire l'aluminium- dans l'Hérault.

Des industries qui ont besoin de surfaces importantes s'installent là où le prix du terrain est le plus bas, à condition qu'il y ait une bonne accessibilité.

 

Située en bordure de l’autoroute A5 et de voies ferrées, la zone industrielle de Moissy-Cramayel dans la région  Île de France s’étend sur plus de 50 hectares et une centaine d’entreprises y sont installées.

3- Des espaces marqués par des conflits d'usage:

 

Les conflits d'usage portent sur les ressources.

  • L'eau:

En Californie, les nappes phréatiques sont très basses et les fleuves, comme le Colorado, se tarissent peu à peu, au point de ne plus parvenir à s'écouler dans l'Océan Pacifique.

Or les touristes, comme on le voit sur la photo, continuent de voyager en gardant toutes leurs habitudes de confort, y compris en matière d'hygiène (mais on peut aouter les piscines, etc...Un Américain moyen, aux États-Unis, consomment 600 litres d'eau par jour, quand un Français en consomme entre 200 et 300 litres et un Africain environ 30 litres. Les cultures pratiquées en Californie, en particulier dans "la vallée impériale", ne sont pas adaptées au climat et réclament une irrigation intense.

Il y a, pour l'eau un conflit d'usage entre les villes et les campagnes agricoles, entre l'activité touristique qui concerne principalement des citadins et les agriculteurs.

C'est également le cas au Maroc, en Tunisie et en Espagne. Les habitudes de consommation des citadins menacent gravement l'environnement, surtout en période de sécheresse.

  • La terre:

Face à l'artificialisation de leurs terres agricoles, certains pays, en particulier la Chine ou la Suède, veulent assurer à terme leur sécurité alimentaire. Ils achètent des terres dans des pays pauvres. Cette politique prive de nombreux agriculteurs locaux de leurs moyens d'existence et plonge des familles entières dans la pauvreté.

Des ONG (Organisations Non Gouvernementales) comme Oxfam qui lutte contre la faim, la pauvreté et les inégalités dans le monde, essaient de sensibiliser le public avec des vidéos d'animation, telle que celle-ci:

Un  article éclairant d'un géographe français explique ce phénomène d'accaparement des terres:

"Pour le plus grand nombre, les États investisseurs se répartissent en deux groupes principaux : les pays du golfe Persique (auxquels s’ajoutent l’Égypte et la Libye) et les pays asiatiques situés sur la façade pacifique. Ces deux ensembles géographiques correspondent aux deux zones les plus déficitaires en céréales et en graines oléagineuses de la planète. Dans un contexte d’instabilité des cours des grains, le premier objectif de ces pays est de mieux assurer leur indépendance alimentaire, et donc leur souveraineté alimentaire, en développant offshore des productions qui leur sont pour l’essentiel destinées. Les pays cibles sont beaucoup plus dispersés géographiquement :

 

 On en trouve sur tous les continents, Amérique du Nord incluse. Mais, environ 90 % des terres arables « disponibles » sont situées dans des pays en développement. La progression des espaces

 

agricoles s’y fait souvent au détriment des espaces forestiers.

 

J.-P. Charvet, Encyclopedia Universalis, 2019.

 

Tout cela fragilise encore plus la situation des agriculteurs.

2.3- Préservation de l'environnement ou préservation des activités humaines?

 

Même en France, où les éleveurs de moutons contestent la présence du loup et de l'ours dans des zones protégées, les habitants des zones rurales à qui on a imposé une "réserve naturelle" veulent continuent à en exploiter les ressources.

En Afrique où le tourisme ne permet pas aux villageois d'avoir des retombées économiques suffisantes,  ils braconnent pour les revendre les animaux du parc : L'argent qu'ils récupèrent en vendant des cornes de rhinocéros ou des  défenses d'éléphants, pourtant interdites à la vente,  est un  appât puissant.

Conclusion:

Laffirmation de fonctions non agricoles dans les espaces ruraux est une
preuve de leur dynamisme mais elle souligne le déclin de l'activité agricole et la hausse de l'artificialisation des sols. Elle est aussi une source de conflits dusage.